Aujourd’hui je vous propose de parler d’un sujet qui est important pour moi. Je ne viens pas moi-même d’un milieu défavorisé, j’ai grandi à Alfortville dans un quartier pavillonnaire (mais souvent les médias se plaisent à me dépeindre comme un “entrepreneur des quartiers”), mais du fait de mes racines, j’ai longtemps eu l’impression d’être considéré comme un Français de seconde zone, avec tous les obstacles que cela a mis sur mon parcours. 

Derrière cette question se pose en réalité le problème de la représentativité de l’entrepreneuriat en France. Les chefs d’entreprise sont majoritairement des hommes, issus de grandes écoles, urbains, qui ont grandi dans un “environnement entrepreneurial” et rarement “issus de la diversité”.

C’est le portrait que dressent la majorité des études (comme ici ou ici), mais c’est également ce que j’observe tous les jours.

Est-ce une fatalité ? Est-ce qu’il est impossible de monter une entreprise quand on est issu d’un milieu défavorisé ?

“L’entrepreneuriat des quartiers”, non seulement il existe, mais il est en plein boom. Et il est loin des idées reçues que l’on peut avoir malgré nous, jugez plutôt :

L’entrepreneur “des quartiers” n’est pas moins diplômé que son voisin des centres urbains : 47% ont au moins un Bac+2. Ils ont en moyenne un peu moins de 40 ans et possèdent une forte maîtrise des outils numériques. Enfin, l’entrepreneuriat n’est pas forcément une sortie de secours pour échapper au chômage, puisque 84% des entrepreneurs sont actifs au moment de se lancer (étude Bpifrance Le Lab et Terra Nova dans les quartiers sensibles et prioritaires).

Bref, on est bien loin des clichés des jeunes de quartier désoeuvrés et surtout très proche du profil de l’entrepreneur “moyen”, si l’on met de côté l’adresse postale et le nom de famille.

Alors, tout va bien ? Disons plutôt que les choses vont mieux, mais qu’il reste encore du chemin à parcourir pour atteindre une véritable égalité des chances.

Fort heureusement, il existe désormais des centaines d’associations et de réseaux - souvent créés par des entrepreneurs issus du quartier - qui permettent de libérer les freins à la création. Mais de quels freins parle-t-on ?

  1. Le financement. Il est beaucoup plus difficile lorsqu’on vit dans un milieu défavorisé d’obtenir un prêt à la banque, voire carrément impossible de lever des fonds auprès d’un investisseur. Loubna Ksibi, qui a créé Meet My Mama et que j’ai rencontrée dans un épisode de la Méthode Boulanouar, dit par exemple « Dans les quartiers, l’entrepreneuriat fonctionne, mais reste très local, car on n’a jamais dit à ces jeunes qu’ils pouvaient être accompagnés, lever des fonds. L’information n’a pas passé le périphérique »
  2. Le réseau. On connaît le topo, avoir la bonne idée et un projet bien ficelé, c’est essentiel mais ça ne suffit pas. Rencontrer les bonnes personnes, savoir bien s’entourer et développer son réseau est souvent indispensable à la réussite d’un projet.
  3. La confiance en soi. On retrouve toujours cette phrase dans la bouche des entrepreneurs des quartiers : “ne pas s’autoriser à…”. C’est un frein culturel et social. Mounir Mahjoubi, ancien secrétaire d’Etat au Numérique, a dit un jour : "La société dit culturellement aux femmes et aux pauvres qu’entrepreneurs, ce n’est pas pour eux"

Ces structures (La Miel, Les Déterminés, IMPACT, Talents des Cités, l’ADIE, et bien d’autres - n’hésitez pas à vous faire connaître en commentaire) fournissent aujourd’hui ce dont les entrepreneurs des quartiers manquent cruellement : de l’accompagnement. Formations, aide au financement, mise en réseau, incubation, mise à disposition de mentors : aujourd’hui l’entrepreneur n’est plus seul.

Même au sein de la mecque parisienne de l’entrepreneuriat - Station F - son fondateur Xavier Niel a mis un point d’honneur à faire de l’inclusion et de la diversité une priorité avec le “Fighters Program”.

Le gouvernement également a saisi cette problématique à bras le corps avec La FrenchTech Tremplin : une “prépa”, un incubateur et des bourses pour les entrepreneurs issus des milieux défavorisés.

Les choses vont mieux. Mais le parcours d’un entrepreneur des quartiers reste toujours plus difficile que celui des autres. Le risque est plus grand, les freins plus importants et la pression culturel de ne pas être “légitime” est toujours aussi présente.

Mais ce sont aussi ces obstacles qui permettent de nourrir ce que j’appelle la “niaque”.

Je me souviendrai toujours de cette convocation à la banque, un jour de septembre 2001, lorsque mon conseiller a découpé ma carte bancaire devant mes yeux parce que ma première entreprise avait des difficultés financières. C’est cette humiliation, partagée par de nombreux français en situation de précarité, qui m’a poussé à créer le compte Nickel.

Mon conseil est donc de vous rapprocher des structures à même de vous accompagner, vous conseiller et vous financer. Qu’elles soient locales (les associations et réseaux) ou nationales (BPI, ADIE, FrenchTech, …). Entourez-vous.

Mais surtout, surtout : gardez cette “niaque” et nourrissez-là, vous en aurez encore plus besoin que les autres. 

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Article originellement posté sur LinkedIn ici