Dans mon entourage, récemment, il y a une question qui revient régulièrement chez mes amies. Peut-on devenir cheffe d’entreprise si l’on a des enfants, en particulier s’ils sont jeunes ?

Cette question n’est pas anodine et elle en amène beaucoup d’autres. Il y a d’abord le regard de la société qui évolue sur l’image de la femme entrepreneure. Il y a la question du rôle de la mère dans la sphère familiale. Ou encore celle de la séparation entre la vie professionnelle et la vie personnelle.

Comme je ne suis pas vraiment le mieux placé pour répondre à ces questions, j’ai demandé l’avis d’une amie, Agathe Moretti, qui s’est récemment lancée dans l’aventure entrepreneuriale. Voici les notes de notre conversation, j’espère que cela vous intéressera autant que moi.

Agathe, qu’est-ce que tu fais dans la vie ?

Je suis freelance en marketing et communication, je mène à bien des missions pour des entreprises privées majoritairement. Je fais ça depuis 1 an et demi maintenant, et je suis basée en Corse. Je peux aussi bien être amenée à aider mes clients au niveau stratégique qu’au niveau opérationnel, ça ne me dérange pas de mettre les mains dans le cambouis !

Et tu as aussi des enfants ?

Ah oui ! J’ai deux enfants qui ont 7 ans et 3 ans. Quand j’ai monté ma boîte, mon fils avait donc 1 an et demi. 

Comment ça s’est passé ?

En fait je suis passée du salariat à l’entrepreneuriat. Et j’estime que par rapport à la vie de famille, ce n’est pas si différent que ça. Ce qui va vraiment avoir un impact c’est si tu bosses beaucoup ou pas, le statut n’est pas si important. Après il y a tout de même la question des revenus qui se pose au moment où tu te lances.

Mais tu sais, élever des enfants et monter une entreprise, c’est un peu la même chose finalement ! C’est le même état d’esprit : si tu réfléchis de manière rationnelle, tu as mille raisons de ne pas le faire. C’est jamais le bon moment, financièrement c’est incertain,... mais finalement tu décides de le faire quand même, et cette décision, c’est une décision d’instinct et de tripes. 

Et ça ne t’a pas fait peur ?

Au moment de me lancer j’avais déjà une mission qui me garantissait un volume d’heure suffisant pour subvenir à mes besoins pendant quelques mois. J’ai eu besoin de cette sécurité au début pour ensuite me dire “c’est bon fais-toi confiance, lance-toi complètement”. Mais ça ne m’a jamais fait peur par rapport à mes enfants : les risques que tu prends sont un minimum calculés et puis si tu vois que ça ne marche pas, eh bien tu fais autre chose. Il faut être conscient que tu es une professionnelle qui a de la valeur, et que cette valeur-là, on ne va pas te l’enlever du jour au lendemain.

Est-ce que ce nouveau statut a changé quelque chose dans la vie du quotidien à la maison ?

Ah oui complètement ! C’est un point de vue très personnel mais quand j’étais salariée, j’avais l’impression de constamment m’excuser et demander la permission quand je devais m’occuper de mes enfants. Alors que maintenant je m’organise comme je veux. Ça ne veut pas dire que je travaille moins, parce que ma charge reste très importante, mais si j’ai envie de prendre 2h pour aller à la fête de l’école, je les prends.

De ce point de vue-là, je trouve que l'entrepreneuriat est beaucoup plus égalitaire entre les hommes et les femmes.

Je m’explique : un entrepreneur est jugé sur ses résultats, pas sur sa présence au bureau de 9h à 18h. Si je suis en concurrence avec quelqu’un d’autre sur un projet, on ne choisira pas mon concurrent parce que c’est un homme sans enfant, on le choisira parce qu’il est meilleur. 

Être maîtresse de mon temps, pouvoir m’organiser comme je veux, c’est vraiment quelque chose qui me régale.

Tu as un bureau ou tu travailles de la maison ?

J’en suis à un niveau de développement de mon activité où je cherche un bureau. Fondamentalement, si tu n’as pas un bureau fermé chez toi, tu ne peux pas demander à ton enfant de te laisser tranquille parce que tu travailles. Ça ne marche pas, et c’est tout à fait normal. Par exemple mon fils, quand je lui dis que je dois passer un coup de fil important, c’est généralement le moment qu’il choisit pour aller chercher son harmonica ou sa trompette !

Tu as quelques conseils à donner à des mères qui hésitent à se lancer dans l’aventure entrepreneuriale ?

Je pense qu’il faut un peu tomber le masque de la maman entrepreneure qui arrive à tout faire parfaitement.

Il faut absolument déculpabiliser les mères qui se lancent dans ce genre d’aventure.

D’ailleurs, qu’elles soient salariées ou entrepreneures, la véritable question à se poser c’est “quel parent tu as envie d’être ?”. Moi je suis présente mais je sais que je travaille énormément et que je ne suis pas là systématiquement pour toutes les sorties d’école et de crèche, mais je ne suis pas du tout mal à l’aise avec ça.

Le véritable défi ensuite, c’est le regard de la société sur ça. Quand j’ai annoncé à certain de mes proches que je me mettais à mon compte, j’ai eu le droit à des “Ah c’est bien, tu vas pouvoir passer plus de temps avec tes enfants”. Comme si une femme qui lançait son entreprise ça voulait dire faire un peu de macramé de temps en temps !

C’est pour ça qu’il y a aussi quelque chose qui me rend très fière en tant qu’entrepreneure : c’est de montrer cet exemple à ma fille. C’est important politiquement, socialement, culturellement de lui montrer ça. 

Merci Agathe pour ces précieux conseils.

Cet entretien nous apporte un éclairage sur les freins au lancement d’une activité lorsqu’on est mère de famille. Ces freins prennent une autre dimension lorsque l’activité en question demande une présence importante à l’extérieur de la maison avec des horaires fixes : la gestion d’une boutique par exemple, ou la restauration.

D’autres témoignages et exemples montrent bien qu’il n’y a pas de recette idéale à appliquer.

Certaines mères mettent en place des horaires de travail très stricts, et s’engagent à ne pas “ramener le travail à la maison”. D’autres, au contraire, vont faire le choix de sacrifier les weekends en famille pour pouvoir se rendre à des salons par exemple. A l’inverse, certaines cheffes d’entreprise vont “ramener la maison au travail” en récupérant leurs enfants au bureau pour qu’ils puissent faire leurs devoirs.

Finalement, comme Agathe le laisse entendre, la véritable question à se poser est celle de son rôle de parent, et il n’appartient qu’à vous de le définir. Il n’y a pas de liste de conseils à suivre à la lettre, mais plutôt des choix personnels, des envies, des intuitions.

Et les pères doivent tout autant passer par ce type de questionnement.

Article originellement paru sur Linkedin ici